Manifeste écotropiste : Lettre à mon grand-père Bernard C.

Pour en finir avec l'écologie
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S'ancrer dans l'écotropie

Tu le pressentais dès les années 60. L’écologisme politique, les dogmes techno-solutionnistes de « défense de la Nature » menaceraient la liberté et conduiraient à la terrible régression de la nécessité même de préserver notre habitat vital.

Car elle permettrait à ceux-là qui détruisent la nature et les communs vitaux, de l’organiser en prétendant la protéger. Les chimères techno-solutionnistes ont gagné les rangs de tous les idéologues hors-sol, en sus des sociopathes qui n’ont plus de garde-fous dans aucun de nos gouvernements du monde moderne. Au mieux les gouvernants sont serviles, au pire complices de la destruction massive, de son accélération et font croire que le progrés technique et l’industrie sont la seule réponse. Et même l’« écologie » s’est muée en TEC(H)OLOGIE en pronant l’ Éco-Technologisme.

L’écologie d’aujourd’hui s’est perdue depuis longtemps, elle n’a pas réussi à échapper au piège. Elle est devenue affaire de politiques, d’experts, d’intellectuels, d’une oligarchie possédante et dominante, technicienne, industrielle, financière. Elle a reproduit en son sein, au plus profond de sa pensée, les dérives du système à l’origine du chaos : des élites supérieures plus aptes à penser et panser face à un peuple inapte que l’on doit éduquer. Elle a zappé la question du démos terrestre comme enjeu majeur de la transformation civilisationnelle.

Ne serait-ce que par la sémantique, elle porte intrinsèquement le fait de ne pas être ancrée (OIKOS = la maison LOGOS = la connaissance). Elle base la « défense de la Nature », la protection de l’environnement sur la connaissance, le savoir scientifique, l’ingénierie comme préambule central au soin porté au plus précieux : les conditions de notre existence. Elle est à côté (de la plaque) sans être réconfortante. Elle est lunaire sans être poétique. Sa perte était inéluctable car elle est hors-sol. Sa posture a contribué à ériger le système prédateur de domination industrialo-capitaliste en pseudo-sauveur, par la fascination morbide qu’elle a pour les solutions de l’hypermodernité.

Les menaces n’ont jamais été aussi grandes sur les conditions même de l’habitabilité de notre monde. Et le rapport à l’écologie n’a jamais été autant sujet de violence, de crispation, de rejet. Parce que personne n’est dupe. Même les « écolos » sincères ne s’y reconnaissent plus. Les défenseurs de l’écologie, c’est une groupe étranger qui se pense supérieur, qui s’est éloigné définitivement de ce qu’il devait porter. Il ne défend plus que des certitudes de classe, en sus techniciennes et partisanes déjà anachroniques.
Celles et ceux qui mènent les luttes, dans leur chair, ont été abandonnés par cet écologisme et ne s’y réfèrent plus. Ils ont été transformés en éco-terroristes par l’État et les médias, les amalgames les plus abjects ont été faits pour détruire l’idée même de la légitimité du combat. Ils sont violentés, agréssés, on tente de les intimider, les réduire au silence. Le mutisme assourdissant des oligarques écologistes des milieux hors-sol a fait echo aux pires attaques.

Mais le fossé se creuse inéluctablement entre les vivants qui actent, qui créent de nouveaux imaginaires, qui font, et celles et ceux qui prétendent gérer, être les experts et les pensants, car ils sont empêtrés dans leur pseudo élitisme de classe. Nous leur laissons volontiers le dogme décharné, désincarné : l’Écologie se meure.

Vive l'Écotropie

Il ne s’agira pas d’une idéologie supplémentaire. Ou un néologisme de plus pour le plaisir des partisans de la masturation intellectuelle. C’est un mouvement. Il est né. Il est fait de vivants. Personne ne pourra le préempter et en faire sa chose pensante. C’est au-delà d’un programme politique et d’une pensée accaparable. C’est incarné et partagé par une multitude légitime qui transcende les positions sociales, les possessions, l’entregens. L’Écotropie est polymorphe car elle a les pieds sur terre, elle est le mouvement pris par les humains vers l’oikos commun, le soin qui lui est porté comme alpha et omega de leur existence. Ils ne sont plus extérieurs à leur environnement, ils sont eux-mêmes cellules de ce tout. C’est une transformation du rapport au monde. Que tout un chacun peut embrasser.

À l’agonie d’un système et de mécanismes délétères et prédateurs qui considèrent toute chose comme ressource pour le capitalisme et son profit, avec son lot de dégénérés, de décadence et de champs de ruine environnementaux et sociétaux, répond partout dans le monde l’émergence d’imaginaires collectifs qui repositionnent les humains vers la guérison de l’oikos, dans un rapport quotidien d’êtres vivants ancrés. A contrario des militants alternatifs du siècle passé, ils ne sont pas en-dehors non plus, c’est tout le contraire : faire société n’est pas choisir la rupture avec les autres. (Re)construire ensemble n’est pas faire scission avec le reste du monde des humains. Bien au contraire. L’ouverture, la rencontre, l’engagement individuel pour un tout commun, la tolérance, fondements de ce mouvement aujourd’hui, viennent en opposition avec les injonctions portées par les militants traditionnels ou les « experts » privilégiés fervants de l’entresoi, souvent autoritaires et excluants. Dans cette grande mue nouvelle de la réorientation de l’humanité, pas de sachants face aux incultes.

Dans l’écotropie, nul n’est illégitime. Pas de syndrome de l’imposteur. Le CV, la culture, le niveau d’étude, la supériorité « intellectuelle », l’hagiographie, l’idôlatrie d’un guide, l’étalage d’expérience qui intimide pour museler, est un prisme balayé. Un temps révolu. Il ne s’agit que de reprendre sa place de vivants parmi le Vivant, d’abandonner sa position dominante et gestionnaire, réincarner la pièce manquante du puzzle géant et faire corps avec l’habitat originel. Exiger ensemble le soin de l’oikos commune comme préalable à tout système politique et économique. Parce que l’humain depuis trop longtemps – les sociétés occidentales particulièrement - se résume à la main qui

Il est grand temps de tourner cette page de l’histoire. Car l’histoire n’est pas finie.

l'écotropie n’abdique pas, elle n’attend pas non plus l’effondrement. Elle se désenglue du sentiment d’impuissance, elle s’affranchit de la dépossession du destin collectif. C’est l’humain qui reprend sa place comme le citoyen réincarne la démocratie et ce que nous en ferons. L’écotropie est une philosophie de la réorientation du monde humain vers les conditions de sa propre habitabilité, qui a des fondements clairs, partagés, partageables…

La Terre est l’unique milieu conditionnant
L’humanité n’est pas extérieure à son habitat ; elle est incluse dans une totalité vivante.
La Primauté de l’habitabilité
Toute valeur (économie, liberté, technique, souveraineté) dépend de la stabilité des conditions environnementales
La Responsabilité orientée
Il ne s’agit pas seulement d’aimer « l’Oikos », mais de réorienter activement nos systèmes vers sa préservation. Et la préservation de ce qui nous a été transmis.
La vision dynamique
Le « tropisme » est un mouvement vers : l’histoire humaine doit changer de direction.

L’écotropie n’est pas une morale sentimentale et anthropocentrée, mais une philosophie de la condition terrestre.

Et sa traduction politique n’est pas inatteignable, bien au contraire, elle est limpide.
On pourrait l’appeler « Archéopolitique », organisation du pouvoir et des institutions autour de la sauvegarde de l’« Arche-Terre », condition première de toute communauté politique.

Les principes politiques qui en découleraient sont tout aussi limpides :

La Terre comme Vaisseau « Arche » commun·e
La planète est un vaisseau fini embarquant une communauté de destins.
La hiérarchie des priorités politiques
La protection des systèmes vitaux prime sur la croissance ou la compétition géopolitique.
La souveraineté conditionnée
Aucun État ne peut exercer sa souveraineté contre les conditions de survie collective.
La sécurité environnementale
La sécurité nationale inclut la stabilité climatique, hydrique, alimentaire.

Une condition essentielle à cet espoir : la fin de l’ère capitalocène comme alpha et omega de l’humain sur terre. La fin de l’ère occidentalo-centrée : non, l’Occident n’est pas le centre de l’humanité. D’autres peuples, d’autres civilisations ont faconné et habitent ce monde. L’hubris postcolonial du monde occidental doit disparaître des paradigmes. Sans cela, pas de possible.

Louise F, ta petite-fille qui n’a pas lu tes livres, ou très peu parcourus, qui a perçu des choses et qui les a faites siennes, pour les partager comme inspiration sans jamais t’idôlatrer.
Je t’ai toujours repositionné comme simple mortel, je crois que c’est aussi ce que tu voulais.
Que ta pensée diffuse, inspire, donne le courage de la liberté ; qu’elle ne devienne pas objet d’étude, de culte, pour un groupe excluant et de dogmatiques experts.
Qu’elle reste vivante et incarnée.
Parce que tu n’aurais rien été ni pensé sans recevoir la richesse des autres vivants de ce monde, quels qu’ils soient.
Parce que je crois que tu aurais rejeté la lâcheté de l’écologisme élitiste et rejoint sans hésiter l’Écotropie et la révolution des vivants.
Parce que l’essentiel n’est pas de consommer la pensée d’esprits éclairants, mais ce qu’elle nous inspire et ce que nous en ferons.

Sache aussi que tu ne seras pas figure tutellaire de cette grande mue-là parce que malgré toute ta brillance, celles et ceux qui entament la révolution n’auraient pas toléré ta violence, ton prisme de domination et ton mépris en tant qu’homme. Ce que tu fus.
Parce que la transformation de ce monde ne peut passer sans l’abolition des mécanismes de domination quels qu’ils soient, où qu’ils soient.
Parce que l’Écotropie ne peut être sans l’empathie et l’amour. Loin d’une conception ridicule et dérisoire, il s’agit de concentrer notre force vers toute la beauté et la richesse que les prédateurs jouissent à détruire. La barbarie banalisée dans ce monde n’est que le fruit de notre conditionnement à ne pas ressentir d’empathie. L’indifférence face à la destruction est le reflet d’une sociopathie collective indicible, mais elle n’est pas fatalité.

C’est aussi pourquoi tes intuitions comme toutes celles des penseurs inspirants sont faits pour l’arpentage. Parce que l’arpentage est né dans le maquis. Les écrits pour la liberté et la création des imaginaires collectifs doivent être disséminés, partagés, malaxés, transformés, réappropriés. Car ce n’est pas une expérience autocentrée et narcissique que celle de la reconstruction et de la réintégration de l’Oikos. Elle se partage.
C’est une véritable nouvelle aventure collective, vitale et belle, un mouvement passionnant jalonné de luttes et cible de violences inouïes mais profondément mu par l’espoir et la sérénité d’être enfin au bon endroit.
Vivant parmi les vivants. Libre parmi les libres.

Février 2026.